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Janvier 1986, porte de Briançon, Paris 15ème, il fait froid, très froid, moins quatre degrés, le sol est gelé et je ne suis absolument pas couvert. En petite tenue, short et maillot manches courtes, inconscient, je tape dans un ballon au grand air, enfin si l’on peut dire, car le terrain se situe en bordure du périphérique.
Avec mes collègues de travail, comme tous les lundis, pas très loin de la piscine où j’exerce depuis plusieurs mois le métier de maître nageur sauveteur je joue au football.
Je cours, je saute, je shoote au but sans me ménager. Cette forte dépense d’énergie me permet d’oublier Ajaccio, mes parents, ma famille et mes amis restés là bas au soleil.
Depuis mon départ de Corse, en septembre 1984, je pense souvent à l’idée d’un retour définitif au pays. Mais au fond de moi-même j’ai l’étrange sentiment que le reste de mon existence se passera ici, dans le nord, loin de tout ce qui avait constitué ma vie jusqu’à il y a peu de temps.
Depuis que je suis là, dans cette capitale immense aux contours toujours inconnus, prisonnier urbain, je n’ai plus la possibilité de m’adonner à mes passe-temps favoris, la chasse sous marine, la plage et la montagne. Alors je passe la majeure partie de mon temps libre à étudier. J’ai entrepris des études sportives. Apprendre pour moi est une activité nouvelle qui m’a séduit progressivement au point de m’y complaire aujourd'hui. Cela me paraît curieux, comme si une autre facette de ma personnalité s’était révélée tardivement, j’ai quand même 25 ans. J’ambitionne de décrocher en fin d’année scolaire le diplôme d’Etat de préparateur physique. Je suis enthousiaste et motivé à la fois. Une fois titulaire je pourrais dispenser des cours de gym dans une salle de fitness puis plus tard, si la chance est avec moi, j’ouvrirais mon propre centre de remise en forme. Tout un programme.
En attendant je travaille à la piscine municipale de la Plaine, rue du Général Guillaumat, tout à côté de la porte de Vanves.
Après quelques mois de galère, j’ai intégré l’effectif des maîtres nageurs sauveteurs de la mairie de Paris. Au début, ce métier me plaisait bien. J’adore enseigner la natation. Quand le cours se termine le lien tissé avec l’élève et la satisfaction qu’il en tire me donnent le sentiment de faire quelque chose de constructif. La sensation de gratitude est réelle.
Malheureusement les heures consacrées à la pédagogie sont peu nombreuses et le reste du temps est employé à la surveillance du plan d’eau. Cette tâche n’a rien de drôle et les journées finissent toujours par se ressembler, alors je rêve d’exercer un métier où je passerais l’essentiel de mon temps à transmettre le goût du sport aux autres.
Mais le lundi, pendant l’heure de fermeture du bassin, entre 12 et 13 heures je m’évade de cet univers en jouant au football.
La rencontre a commencé depuis quinze minutes et j’envoie le ballon fort devant moi à l’un de mes coéquipiers. Il me le renvoie haut devant le but, je fonce, je saute, et alors en pleine extension je le percute fort avec mon front puis, crac ! Je retombe brutalement sur le sol avec la sensation que la foudre a frappé ma nuque.
Je reste allongé par terre sans bouger en serrant les dents de douleur, la tête penchée sur le côté, pensant que je suis coincé à jamais.
Sans savoir comment je me retrouve un peu plus tard dans les vestiaires, puis sur le bord du bassin en tenue de travail, tee-shirt, slip de bain, assis sur une chaise, la tête inclinée sur le côté, complètement paralysé avec la désagréable sensation d’avoir les cervicales démises.
Je suis sensé surveiller une classe d’adolescents. C’est fou le bruit qu’ils émettent pour rien. A croire que le vacarme fait partie de leur univers. Chaque hurlement fait bourdonner ma tête et j’ai envie de partir loin d’ici. En plus, sans doute pour m’embêter, ils me demandent avec malice pourquoi je reste assis dans cette étonnante position et je n’ai ni la force ni l’envie de leur répondre, j’ai mal et j’ai besoin de soins.
N’y tenant plus, je rejoins l’infirmerie ou je m’allonge, non sans mal, sur la table de repos. Au prix d’immenses efforts j’arrive à me mettre dans la position du chien de fusil et je ne bouge plus.
Alors arrive dans la pièce, un professeur d’éducation physique et sportive avec qui j’ai sympathisé et qui fort de ses récentes études d’étiopathie, me propose d’adoucir mon mal de dos.
- Je peux te soulager m’affirme-t-il.
La situation étant insupportable, j’accepte sur le champ qu’il manipule mon corps comme il l’entend pourvu qu’il mette fin à ce calvaire. Devant l’assistance, deux personnes curieuses de ce spectacle insolite, le voilà qui essaye sans succès de mobiliser brutalement et sans ménagement mes vertèbres cervicales. Après plusieurs tentatives infructueuses, il me demande sur un ton solennel de calmer ma respiration, d’expirer profondément et de me détendre au maximum. Pas facile, j’ai plutôt envie de fuir, mais je décide de rester, le sort étant joué. Alors avec de la bonne volonté et un peu de concentration je tente de répondre au mieux à sa demande, il s’active et un terrible et angoissant craquement des vertèbres retentit mettant l’assistance en émoi.
- Alors ? Me demande-t-il.
Je garde le silence, les yeux hagards, introspective ment je fais le tour de mon anatomie, testant prudemment les unes après les autres les articulations de mon corps.
- Alors ? Me redemande-t-il ?
Pour toute réponse je commence doucement, tout doucement, à me relever en me concentrant sur le moindre déplacement de chacun de mes segments. Les pieds de nouveau au sol, debout, droit comme un I, le cou moins endoloris, le corps raide, un pilier en béton armé faisant office de colonne vertébrale, je le regarde sans mot dire.
- Alors ? Me redemande-il impatiemment pour la troisième fois.
- Ca va lui répondis-je timidement, ça va, ça va, enfin je crois.
- Ha ! Exprime-t-il en regardant l’assistance avec satisfaction. Manifestement il est fier de lui.
Ce n’est pas tout à fait mon cas, ça va certes mieux effectivement, la douleur est plus diffuse maintenant, mais je suis toujours incapable de tourner la tête comme l’ensemble de ma colonne vertébrale dans un sens ou dans l’autre.
Au fond de moi je sens bien que ça ne va pas, mais je n’ose lui exprimer ce sentiment ouvertement de peur de le vexer, après tout il s’est proposé gentiment de m’aider et j’ai accepté sans contrainte.
Observant mon nouvel état il me propose de recommencer la manœuvre "le pire étant derrière nous" rajoute-t-il pour me rassurer. Il m’indique alors qu’il faut sans attendre, mobiliser l’articulation qui unit les deux premières vertèbres entre elles, Atlas et Axis, pour remettre mon rachis cervical en état. Après un court silence, poliment, mais fermement et au grand soulagement de l’ensemble du public, je prends la sage décision de refuser cette offre sympathique au demeurant expliquant avec tact que je ne suis pas certain de la réussite de la manœuvre tant mon corps est tendu, bref que l’échec est envisageable.
- Entendu, me répondit-il, je reviens dans deux jours, si tu le souhaites, je suis prêt à te rendre ce service.
- Merci, merci lui réponds-je poliment, on verra après-demain sachant pertinemment que je serai de repos ce jour là.
Ce soir j’irai consulter mon médecin généraliste afin qu’il m’oriente vers un spécialiste, un rhumatologue, qui me prescrira un traitement adapté à mon mal de dos.
Dans quinze jours, si le froid persiste et si je vais mieux, j’irais jouer au football enveloppé dans un survêtement épais, un bonnet sur la tête et je taperais de nouveau dans le ballon, le cou bien protégé par une écharpe évitant craintivement le jeu aérien.
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