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Mai 95, il fait chaud sur ce quick de la porte de la Plaine et je joue au tennis pour la troisième fois de la semaine. J’ai l’intuition que le rythme des rencontres est trop soutenu mais je n’ai pu résister à l’appel de Patrice.
C’est une année un peu particulière. Une année de préparation plus que de renoncement. J’ai abandonné l’idée de créer ma propre salle de gymnastique et j’envisage de nouveau sérieusement de faire carrière dans l’administration mais dans ma discipline cette fois-ci.
Je prépare l’examen d’éducateur hors classe. Pour bien faire je me remets à niveau en français de façon à aborder au mieux l’épreuve du rapport. Parallèlement je suis une formation de culture générale au cas où cela me serait utile à l’épreuve orale.
Côté sport, j’entraîne encore le Neptune club de France mais j’ai arrêté moi-même de nager. La lassitude a eu raison de ma détermination.
Mais je ne suis pas sédentaire pour autant. Régulièrement je retrouve mon ami Patrice pour échanger quelques coups de raquette. Il est bien plus grand et plus technique que moi alors je compense avec mon physique en me dépensant sans compter sur toutes les balles. Il gagne à chaque fois. J’arrive quand même à lui prendre un set de temps en temps mais en dernier recours sa technique prend logiquement le dessus. Ça ne fait rien, je m’amuse beaucoup et puis, pendant la partie je ne pense à rien d’autre et ça me détend bien.
J’ai toujours adoré les sports de ballon. Le football, le hand-ball…pour des raisons ludiques et de dépense d’énergie. Au tennis j’éprouve des sensations similaires et celle que j’apprécie plus particulièrement c’est le son émit par l’impact de la balle sur le tamis, cela me donne à chaque fois du plaisir. D'ailleurs, j’en abuse un peu trop.
Voilà sans doute pourquoi je ressens après chaque partie une douleur en bas du dos qui met de plus en plus de temps à disparaître.
Cela ne me surprend pas car comme la plupart des personnes découvrant un sport à l’âge adulte j’ai négligé l’apprentissage de la technique au détriment du jeu. Mes gestes sont mauvais et peu efficaces. Aussi pour donner plus de vitesse à la balle j’accompagne de manière excessive le mouvement de mon bras avec mon corps. Mes vertèbres lombaires souffrent.
L’ennui c’est que pendant mes heures de service ce mal s’aggrave. Surtout quand je surveille les baigneurs mal assis sur ma chaise pendant de longues heures. Je change souvent de position pour atténuer la douleur mais elle revient inexorablement.
Et quand je dispense une leçon de natation c’est pire. Je suis constamment penché en avant pour contrôler la gestuelle de mes élèves qui nagent et je piétine tout le temps. Quand la leçon se termine, je m’effondre sur ma chaise sans attendre une seconde, pour me soulager.
Ce mal de dos me ronge, j’y pense tout le temps. Le matin dès le réveil, dans la journée, à table, je ne suis bien qu’allongé dans mon lit. C’est devenu invivable.
Je devrais me remettre à nager sérieusement ou bien arrêter le tennis. Et puis étirer l’ensemble de mes muscles comme renforcer ceux de mon dos et mes abdominaux. Je le sais et je ne le fais pas. Pourtant j’ai étudié la traumatologie sportive. Je connais les différentes sortes de blessures corporelles, leurs causes, leurs traitements mais comme tous les jeunes diplômés insensibles à cette aspect des choses je n’ai pas encore intégré pour moi-même les connaissances apprises au cours de ma formation et qui plus est l’expérience professionnelle me fait défaut.
Alors j’oublie volontairement la culture physique et ses principes. Et quand ce matin le téléphone a sonné je n’ai pas eu la sagesse de refuser l’offre de Patrice et j’ai bien fait car aujourd’hui la chance est de mon côté, je mène au score et j’ai bien l’intention de gagner la partie.
C’est à moi de servir, les jambes lourdes, je lance volontairement la balle au dessus de ma tête, juste un peu en arrière dans le but de donner plus de force et d’effet à mon service. Au moment opportun, je frappe la balle violemment avec ma raquette, elle part vite dans le carré de service laissant mon partenaire sur place, point.
Le geste accompli, je ne bouge plus. En fin de mouvement j’ai ressenti un craquement en bas du dos. Le corps plié en deux, je fais signe à mon partenaire que je me suis blessé sérieusement. La partie est terminée.
Ca devait arriver, il y a deux semaines déjà un lumbago m’avait alité plusieurs jours durant.
Demain j’irai voir une dernière fois mon rhumatologue afin qu’il me prescrive un ultime traitement. Je n’en attendrai pas de miracle, juste un soulagement, car j’ai conscience que ma guérison passe avant tout par un changement radical de comportement.
Arrêter, comme je l’ai déjà pensé, le tennis et m’orienter vers des activités moins ludiques, plus ingrates de prime abord mais où le plaisir vient avec le temps. Un plaisir différent composé de sensations plus que d’amusement. Des sensations que je connais déjà en partie puisque j’enseigne la natation et j’anime des cours de fitness. Cette décision constituera, en quelque sorte, mon premier deuil sportif. Il marquera la fin d’une époque, celle de ma jeunesse, celle d’une période permissive où je pouvais pratiquer n’importe quelle activité sans crainte de blessure récurrente. Mais elle ouvrira surtout la voie vers d’autres horizons moins traumatisants pour le corps mais tout aussi intéressant pour l’esprit.
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