Faire sa gym au bureau

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Comme un lundi

Je tourne ma clé de service dans la serrure afin d’ouvrir la porte d’entrée de la piscine « Aspirant Dunant » dans le 14ème arrondissement de Paris. C’est le matin, il est 9 heures, je commence ma journée de travail.

Cela fait maintenant un an que je suis en service dans cet établissement. Mes différentes formations ont payé. Je suis monté en grade. La réussite à l’examen professionnel d’éducateur hors classe m’a permis de décrocher la fonction de chef de bassin. Pour l’instant je savoure encore cet avancement mais je ne suis pas certain que ça durera.

Dans le hall d’accueil, à peine entré, je salue la caissière comme j’en ai l’habitude :

-       Bonjour madame comment ça va ?

-       Comme un lundi me répond-elle immuablement depuis le premier jour de mon affectation.

Un peu plus loin dans les vestiaires je croise un ouvrier professionnel que je salue de même :

-       Bonjour ça va ?

-       Faut bien ! me répond-il.

-       Ha bon ? lui répondis-je sur un ton interrogatif.

-       Hé oui, faut faire avec hein ! On n’a pas le choix reprend-il avec certitude.

Je continue mon chemin jusqu’à l’infirmerie où je retrouve les deux collègues avec lesquels je vais passer le reste de la journée. 

La matinée ne s’annonce pas réjouissante, c’est le jour du grand nettoyage. Avec mes collègues nous préparons la piscine pour le reste de la semaine. Lavage des plages, de l’infirmerie, inventaire du matériel etc.

Je déteste cette tâche, mais je l’exécute de mon mieux d’autant plus que j’en suis le principal responsable.

Je patiente sagement sachant que cet après-midi je dispense une leçon de natation qui me tient particulièrement à cœur. Pendant une demi-heure je vais tenter de calmer la phobie d’une femme d’un âge certain, Françoise, que j’apprécie beaucoup pour sa volonté, victime d’un début de noyade alors qu’elle était adolescente. 

C’est un rendez-vous régulier depuis trois semaines. Elle a confiance en moi et je lui en suis reconnaissant. Nous nous retrouvons tous les lundis à 14 heures juste à l’ouverture de la piscine au public. C’est une grand-mère qui souhaite vaincre sa peur de l’eau pour jouir à la mer, si possible dès le mois d’août prochain, des plaisirs de la baignade avec ses petits enfants.

Quand nous avons fait connaissance, je m’en rappelle très bien, le simple regard du bassin engendra chez elle une forte inquiétude. Elle s’en voulait tellement d’avoir si peur qu’elle en avait même pleuré. Une fois calmée, elle accepta de continuer l’expérience avec beaucoup de dignité et de courage.

Ce n’est pas la première fois que  je suis confronté à ce type de problème. Le cas est classique dans le métier et depuis longtemps déjà j’ai mené une réelle réflexion sur le sujet confrontant et analysant les diverses procédés existants avec la réalité du terrain.

C’est ainsi que plusieurs années durant avec mes collègues nous avons échangés régulièrement nos avis sur la question. Au bout du compte j’ai fini par mettre au point une méthode satisfaisante.

Elle repose sur peu de choses.

D’abord sur un dialogue amical au cours duquel je m’évertue à gagner la confiance de l’élève en lui montrant que je comprend parfaitement son problème et que je vais tout faire pour le résoudre. Cela créer un lien.

C’est ainsi qu’au fil de ces entretiens j’ai notamment appris que beaucoup de personnes ont vécu la même expérience que Françoise et cela les a ensuite éloigné de toutes formes de plan d’eau. Le pire c’est qu’elles ont vécu ce traumatisme honteusement jusqu’à ce qu’une raison impérieuse puisse par la suite les convaincre de prendre le chemin de l’apprentissage de la natation. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il est essentiel qu’elles soient totalement rassurées sur mon intention de ne pas les malmener pendant le cours.

Cela fait, ensuite je mets en pratique ma théorie.

A ce stade de l’apprentissage les considérations d’ordre techniques me paraissent secondaires. Aussi je propose uniquement des exercices de détente. Je recherche par là d’avantage un déblocage d’ordre psychologique qu’une parfaite exécution gestuelle. Par exemple, j’ai constaté, qu’il est difficile de convaincre une personne à s’allonger horizontalement dans l’eau à première demande. Elle accepte à la seule condition d’avoir la possibilité de s’agripper à un support même si elle a pied.

A peine se trouve-t-elle  sur le ventre avec le visage dans l’eau que sa peur lui commande de refuser ma consigne qui consiste à lâcher la goulotte ou la planche lui servant d’appui pour flotter librement.

Elle consent bien à libérer une main, parfois même les deux mais juste un dixième de seconde, mais jamais plus. Ne comprenant pas les raisons de ce refus, un jour j’ai fait l’effort de me mettre à sa place pour savoir qu’elle pouvait être la principale crainte qu’elle éprouvait à ce moment là.

Après réflexion, je fus à peu près certain qu’elle pensait cela : Je m’allonge, et si je lâche prise comment je me relève ensuite ?

Comment je me relève justement ? Je devinais que c’était bien la réponse à cette question qui était susceptible de provoquer le déclic tant attendu.

Toute la difficulté consistait donc à faire comprendre que cet exercice ne comporte aucun danger et qu’il est accessible à tous.

Depuis, je procède toujours ainsi, je place l’élève en situation puis je le questionne afin qu’il trouve la solution au problème que je lui soumets. En cas d’échec je la lui livre seulement en dernier recours. Cela se passe à peu près comme ça :

-       Question : Vous êtes donc allongé dans l’eau, que faites-vous pour vous relever ensuite ?

-       Réponse : Heu ! J’attrape la goulotte.

-       Question : Vous êtes loin de la goulotte, elle n’est pas accessible, que faites vous ?

-       Réponse : Heu ! Je prends la planche.

-       Question : Et si il n’y a pas de planche ?

-       Réponse : Je nage jusqu’au bord

-       Question : La tête dan l’eau ?

-       Réponse : C’est trop loin c’est vrai, heu…je sors la tête de l’eau

-       Question : Et si vous êtes au milieu du petit bain ? Vous ne savez pas encore nager.

-       Réponse : Je ne sais pas, que dois-je faire ?

-       Question : Et si vous mettiez tout simplement les pieds au fond de la piscine comme vous le feriez dans votre baignoire pour vous relever ?

-       Mon dieu, mais bien sûr, que c’est bête alors…

    

D’une manière générale ça se passe toutes les fois ainsi. La situation se débloque presque naturellement.

Françoise a réagira probablement de la même façon que l’ont fait avant elle les autres élèves qui l’ont précédé. Grâce à cette progression, elle pourra, certes seulement là où elle a pied, mais au départ c’était quasiment inespéré pour elle, profiter en toute confiance des plaisirs de la mer avec ses petits enfants. Plus tard, nous nous reverrons et c’est alors qu’elle apprendra en peu de temps les rudiments techniques nécessaires pour nager en toute sécurité en eau profonde.

Savoir nager représentera un progrès considérable pour elle et une immense satisfaction pour moi.

Tous les efforts que j’ai consacrés des heures durant à la recherche de ce procédé se sont trouvés récompensés par ces bons résultats. Cela en valait la peine.

In fine, cette expérience m’a fait comprendre que  pour m’épanouir et me complaire encore dans mon métier, même si parfois je pense en avoir fait le tour, il me faut approfondir sans fin mes connaissances pour ne jamais être en situation de  répondre à quelqu’un qui me demande : comment ça va ? « Comme un lundi».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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