1990-1995. Cinq années particulières, comme une sorte de période de latence ou plutôt de mutation. Un passage dans lequel0 j’ai exercé différentes activités. Maître nageur, représentant syndical, « prof de gym » et entraîneur de natation. Je cumulais ces fonctions pour compenser certainement mon insatisfaction sociale. Sans doute cherchais –je un accomplissement non encore identifié.
De toutes ces activités c’est bien celle d’entraîneur qui m’a apporté la plus grande satisfaction.
J’avais décroché cette mission en partie grâce à mon diplôme de préparateur physique et aussi parce que j’avais fait montre d’une très grande détermination pour l’avoir. Face à ma motivation le président du Neptune club de France avait accepté de me confier la responsabilité de l’équipe première.
Je me rappelle encore les réactions qui avaient suivi ma nomination auprès de mes collègues de travail. Ils avaient été ravis que l’un des leurs accède à ce poste. Ce n’était pas tous les ans qu’un des maîtres nageurs de la Ville de Paris assumait une tâche pareille. Parmi eux beaucoup avant moi y avaient pensé mais peu l’avaient fait. Il faut dire que la fonction comportait quelques inconvénients et cela en avait dissuadé plus d’un.
D’abord, le risque de subir un échec retentissant et d’être ainsi licencié à la vue de tous. Qui a-t-il de plus déstabilisant que d’être déconsidéré par ses pairs ?
Ensuite, le nombre d’heures supplémentaires que cela impliquait. Deux heures tous les soirs de la semaine. Cela alourdissait considérablement la journée de travail. N’y avait-il pas autres choses de mieux à faire que de prolonger sa journée dans le même contexte ?
Enfin, avoir au bout du compte le sentiment de ne pas y arriver et de découvrir par là même ses propres limites. N’était-ce pas le danger le plus redoutable ?
Pourtant aucune inquiétude de cette sorte ne m’avait effleuré l’esprit quand cette offre s’était présentée. Bien au contraire, j’avais aperçu dans cette opportunité l’occasion de m’extraire de la monotonie dans laquelle je m’engluais.
L’année de ma prise de fonction le club ne comptait qu’une dizaine de nageurs tout justes capables de réaliser des performances de niveau départemental. Cinq ans après, le groupe s’était étoffé considérablement et comptait une trentaine d’individus capable d’évoluer au niveau régional voire inter régional pour quelques uns. Cette progression dans la hiérarchie fédérale résultait bien sûr de nos progrès mais aussi d’un recrutement involontaire généré lui-même par nos bons résultats. Plus nous nous distinguions et plus des nageurs d’autres clubs nous rejoignaient à chaque inter saison.
C’est ainsi que, fort de notre nouveau potentiel, nous avions décroché lors de ma dernière année d’exercice une qualification au championnat de France interclubs de national deux.
Parmi les nageurs il y en avait un qui se distinguait par ses performances : Thomas.
Je l’avais remarqué dès les premiers entraînements. Malgré une technique de nage très rudimentaire, son caractère volontaire, sa capacité de travail et sa puissance physique m’avaient séduit. Aussi il ne me fallut pas longtemps pour percevoir que nous pouvions faire de belles choses ensemble. Lui dans l’eau, moi avec mon chrono. C’est la raison pour laquelle j’ai conçu, sans y déroger une seule saison, tous mes programmes d’entraînement autour de ses performances et de ses objectifs.
Côté mental il était fort. Il avait su lui-même cibler son principal objectif. Gagner le championnat de France de nationale III à l’épreuve du cent mètres dos crawlé. Quand il m’en avait parlé pour la première fois je lui avais répondu que c’étais un bon objectif dans la mesure où il était ambitieux et raisonnable à la fois. Ambitieux car il ne s’apparentait pas à une performance secondaire. Raisonnable parce qu’il était accessible. Pour l’atteindre justement il devait nager la distance en une minute et trois secondes environ. C’était jouable. Ses « chronos » s’en étaient pour la preuve sensiblement rapprochés dès la fin de la première saison. Ca lui avait d’ailleurs valu une première qualification pour la phase finale de ce championnat.
Avec le temps et une somme importante de travail, il réalisa par la suite son but. Et c’est comme ça que quatre ans plus tard il monta sur la plus haute marche du podium pour son plus grand bonheur et ma plus grande satisfaction.
Côté technique il était perfectible. Son style agressif l’empêchait d’aller plus vite. Il frappait l’eau fort avec ses bras ce qui avait pour effet de générer une grande dépense d’énergie et surtout de freiner sa vitesse de nage. Ces défauts ne l’empêchaient pas pour autant d’aller vite mais ses performances étaient favorisées plus par sa rage de vaincre que par sa gestuelle.
Heureusement il présentait d’autres atouts. Son gabarit répondait parfaitement à celui d’un compétiteur. Il était grand, ses épaules larges, son bassin étroit et ses jambes longues. Qui plus est il était doté d’une excellente flottaison. Quand je lui demandais de s’allonger sur le ventre son corps entier respectait la position horizontale à la surface de l’eau. De la tête jusqu’aux aux pieds rien ne coulait.
Avec de tels avantages, j’en déduisis qu’il ne me restait plus qu’à améliorer sa technique pour qu’il batte des records. Et après m’être entretenu de ces intentions avec lui, il accepta d’appliquer les recommandations que j’allais lui imposées par la suite.
Côté physique, il est généralement admis dans ce sport que l’entraîneur élabore avant tout son programme d’entraînement en fonction des qualités physiologiques de ses nageurs. A ce niveau de performance, j’ai rapidement considéré ce critère insuffisant tout simplement parce que ça ne sert à rien d’essayer de nager plus vite si on nage mal. On n’y arrive pas.
Je n’ai donc pas suivi ce précepte pour ne pas avoir à en subir les conséquences. Ma priorité était autre, elle tendait vers la parfaite maîtrise des fondamentaux car j’étais certain que, comme dans toutes choses, pour progresser, il est important de revoir en premier lieu les rudiments.
C’est ce que je fis pour Thomas et les autres nageurs. A toutes les séances, entre les séries de vitesse, je plaçais judicieusement des exercices visant à répéter le même geste technique jusqu’à ce qu’il se rapproche au plus près de la perfection. « Chaque mouvement doit être exécuté d’une meilleure façon que le précédent ». Tel était le principe que je leur enseignais et qu’ils mettaient en œuvre constamment.
Côté psychologie mon souci majeur tendait à maintenir une bonne entente dans le groupe. Pour le bien de tous il me paraissait important de créer et d’entretenir une excellente relation entre les nageurs eux-mêmes et entre eux et moi.
Entre eux-mêmes en faisant d’abord en sorte d’éviter de les mettre en concurrence trop souvent les uns avec les autres. Je cherchais par là à développer leur motivation autrement en les incitant notamment à participer aux épreuves de relais à chaque fois que c’était possible. Ensuite en faisant attention de ne jamais afficher ostensiblement ma préférence pour Thomas. S’il était le leader incontestable du groupe pour autant il ne représentait pas le groupe à lui tout seul. Les autres comptaient aussi.
Entre eux et moi-même en faisant en sorte d’être le plus souvent attentif à leurs besoins. Aussi quelque soit le lieu, le moment, les circonstances ou l’objet, une question technique, stratégique, tactique ou autres je prenais toujours le temps de les écouter et d’essayer de répondre à leur demande. En revanche, je leur demandais de ne jamais privilégier la compétition à un examen. Il y a des moments pour tout, pour les études comme pour le reste. C’est sans doute la raison pour laquelle ça marchait bien entre nous.
Au cours de ces cinq années, une seule fois les performances n’ont pas été à la hauteur de nos attentes. C’est l’année où, de nouveau tourmenté par mon avenir, j’avais décidé de suivre une préparation à concours au sein de mon administration. Je visais un emploi de cadre technique du bâtiment. A vrai dire je n’entendais pas grand-chose à cette discipline et c’est tout naturellement que j’avais échoué. C’est peut être à ce moment là que j’ai appris à mes dépends, mais ne dit on pas que l’on progresse de ses propres erreurs, toute la pertinence de la théorie de la spécialisation. A trop se disperser on se perd.
Au final, cette expérience a conforté l’opinion que je possédais une disposition naturelle. Celle de conduire sans contrainte un ou plusieurs individus vers un but choisi. Jusqu’alors je ne l’avais jamais exploitée aussi pleinement parce qu’il m’avait manqué le savoir technique qui allait avec pour le faire. L’inné n’est rien sans l’acquis et l’acquis ne peut se satisfaire à lui tout seul. Depuis la fin de mes études sportives je possédais enfin les connaissances techniques nécessaires pour élaborer un programme d’entraînement et l’aptitude psychologique naturelle pour le conduire. C’est peut être à partir de ce moment là que sans le savoir l’idée de devenir coach sportif à commencé à germer dans mon esprit.
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